Thomas Casubolo
Analyses et hypothèses
Durant nos semestres 8 et 9, nous avons réalisé plusieurs expérimentions autour de la Réalité Augmentée et constaté le fort impact visuel que peut représenter la superposition de données Virtuelles numériques sur un espace réel.
Nous nous sommes laissés submerger par l’exploration technique de celle-ci sans vraiment maitriser son but dans l’univers du design nous laissant aveugler par « la magie » de sa manipulation. Il est pourtant évident de déterminer notre positionnement en temps que designer issu d’une École d’Arts.
Afin de mieux comprendre ce qui m’a amené à effectuer ce virage brutal vers la Réalité Augmentée, j’ai effectué une analyse de certains de mes travaux précédents. J’ai réalisé que, même si les moyens techniques mis en œuvre étaient tout à fait différents de ceux que nous utilisons dans les projets traitant de nouvelles technologies développées au sein du Studio Lentigo, certaines notions fondamentales de la réalité augmentée se trouvaient aussi présentes.
En effet, j’ai fréquemment travaillé sur la mise en évidence de phénomènes difficilement perceptibles, voir totalement imperceptibles mais qui avaient pourtant une importance essentielle pour le bon fonctionnement et la survie des sites dans lesquels ils étaient présents.
Lors de mon projet de diplôme de premier cycle, je me suis intéressé à la petite rade de Toulon et à son disfonctionnement écologique. Celle-ci étant cloisonnée par une immense digue, son oxygénation était assurée par l’isthme reliant les Sablettes à St Mandrier, donnant sur la mer méditerranée ouverte au large. Les mers communiquaient en son intérieur et il ne devait pas être rare de le voir disparaître sous les flots ou juste traversé par quelques filets d’eau. Il jouait un rôle majeur pour la prospérité d’une faune et d’une flore locale et contribuait à l’équilibre de tout un système. Mais pour des raisons de stratégie militaire, il a été renforcé afin d’asseoir à St Mandrier un site de stratégie défensive pour l’arsenal de Toulon. Une fois ce souffle respiratoire coupé, ce lieu a totalement perdu son identité en étant transformé en l’archétype du parc de station balnéaire. Totalement saturé il est impossible de voir qu’il y a la mer des deux cotés. J’y ai donc réalisé diverses installations éphémères pour rendre visible cette respiration déchue avec notamment des restes de posidonies (plantes aquatiques et véritable poumon de la mer Méditerranée). Dans ce projet, je cherchais à augmenter la lisibilité et la compréhension d’un contexte, fondement commun à la Réalité Augmentée dont le concept vise à compléter notre perception du monde réel.
Dans un projet antérieur, suite à la lecture du recueil de sociologie écrit sous la direction de Cynthia Ghorra-Gobin: « Réinventer le sens de la ville : Les espaces publics à l’heure globale », je m’étais intéressé à l’espace public, lieu de la ville qui a assumé la fonction civilisatrice tout au long de l’histoire. Au XXème siècle, parce que les espaces publics ont été en grande partie négligés, le secteur privé les a soumis à la logique de consommation. On peut observer un étouffement progressif des cadres de la vie publique au profit d’espaces essentiellement produit par le secteur privé. J’ai donc encore une fois, en utilisant l’installation, cherché à revendiquer la fonction initiale de ces espaces et générer des conduites qui tendaient à l’autonomie.
Enfin, pour mon projet réalisé durant l’Atelier de Recherche et Création « Flotter une Plage au Large », j’ai voulu faire apparaître l’influence d’un problème écologique sur la plage du Prophète.
Que ce soit pour « Flotter une Plage au Large » ou l’isthme de St Mandrier j’ai été confronté à des problèmes écologiques irrémédiables ou à des blocages politiques puissants. L’amélioration des conditions écologiques de ces sites relevait du rêve et c’est parallèlement au projet « Flotter une Plage au Large » que j’ai découvert la Réalité Augmentée. Celle-ci me semble être un outil efficace pour augmenter la lisibilité d’un contexte qui est un élément récurrent d’une grande partie de mes projets. Elle permet de réaliser numériquement des projets physiquement utopiques, ce qui à mon sens est un atout majeur de sa séduction.
Issu d’une formation de Sérigraphie, puis de graphiste décorateur durant mon parcours en lycée professionnel, j’ai développé une attirance pour le numérique grâce au logiciels de CAO ce qui explique aussi, ma soudaine passion pour la Réalité Augmentée.
Après avoir fait le point sur mes précédents projets, il me parait évident de réinvestir mes connaissances en RA dans l’écologie marine, sujet qui me tient à cœur.
Depuis mon plus jeune âge, je suis fasciné par la mer. Le monde sous-marin nous donne à voir et à ressentir une grande diversité de phénomènes émouvants. Quand je suis sous l’eau mes sens sont accrus. La faune et la flore méditerranéenne que j’y côtoie sont vraiment chères à mes yeux. Affectées par la pollution, elles s’amoindrissent à mon grand désespoir, remplacés par les sacs plastiques et autres objets flottants qui constituent actuellement l’espèce la plus dense de la mer méditerranée avec la vase et les nappes d’hydrocarbures qui tendent à tout recouvrir. Il est impératif d’avoir une prise de conscience collective, de changer de mentalité et d’agir enfin. Je voudrai utiliser la Réalité Augmentée afin d’illustrer l’étendue du problème en me basant sur des mesures scientifiques. J’avais d’ailleurs orienté mon choix vers les herbiers de posidonies lors de mon projet de diplôme de premier cycle grâce à des données scientifiques (à surface équivalente, elles produisent 3 fois plus d’oxygènes qu’une forêt de chênes verts). Par la suite, J’avais choisi de venir aux Beaux-Arts de Marseille pour me rapprocher de la Faculté d’Océanologie et travailler en collaboration avec eux et il en est encore temps.
L’impact visuel que génère la RA est un outil efficace pour ce type de projet. Le collectif hehe (Helen Evans et Heiko Hansen) nous le démontre avec son installation « Champs d’Ozone, 2007 » conçue pour l’exposition « Airs de Paris » au Centre Pompidou.
Grâce à un dispositif de sondes élaboré avec Airparif (Association pour la surveillance de la qualité de l’air en Ile-de-France), il mesure en « quasi temps réel » la qualité de l’air de Paris et « les transpose dans un continuum espace-temps à la fois visuel et sonore » (citation prise dans la partie traitant de leur installation écrite par Laurence Mauderli dans le catalogue de l’exposition « Airs de Paris »). Ces données sont réinterprétées en zones de couleurs plus ou moins rouge selon le niveau actuel de pollution et directement superposées à l’environnement urbain grâce au logiciel Processing. Hehe considère que la collaboration avec les scientifiques est pour les designers une occasion de réfléchir à la médiatisation de l’information sur la qualité de l’air. Cette installation confronte le visiteur à la question du mode de reconnaissance et de communication de la pollution. « L’information sur la qualité de l’air est ici affranchie de sa représentation cartographique habituelle ; elle est diffusée au travers même de son élément constitutif, l’air » : LM.

