Utopies du XIXème siècle et cités ouvrières
Utopie veut littéralement dire « sans lieu ».
(D’après mes informations, le mot « utopie » est créé au XVIéme siècle par Thomas More à partir des grecs ou-topos, « nulle-part » et eu-topos, « lieu de bonheur »)
Dans l’étude de réalisations architecturales, cette définition est particulièrement adaptée, non pas pour désigner dans tous les cas des projets non construits mais pour des projets au sein desquels la dimension sociale est primordiale. C’est le projet social qui a réellement la primauté sur la dimension « genius locci », sur l’aspect révélation du lieu ou encore adaptation à ce dernier.
Bon nombre de ces utopies ont été construites, ce qui peut sembler de prime abord un paradoxe ; qu’elles soient auto-centrées (tournée vers elles-mêmes), indifférentes aux qualités du lieu (les cités radieuses de Le Corbusier s’affranchissent en grande partie des villes où elles ont été érigées, Marseille, Firminy, Rézé-Nantes… pour n’en conserver que l’orientation et le vision du « grand paysage » depuis la toiture) ou encore dictées par la ressource (sel, charbon…), elles constituent un lieu en elles-mêmes.
Enfin, il y a bien-sûr les Cabet, Gaudin, Fourier… qui veulent réformer l’Homme, lui permettre d’accéder à des conditions d’épanouissement, il y a aussi, en plus grand nombre des patrons humanistes, protecteurs ou simplement précautionneux d’éloigner leurs ouvriers des villes, lieux de revendications, de syndicalisation et de mettre dans la balance de la révolte à la fois la perte d’emploi et la perte de domicile familial.
Avec cette orientation, il y a au premier titre le Grand-Hornu (charbonnages), puis d’autres exemples tels que la ville de Port-Sunlight (Liverpool), fondée par William Lever, (lessive) ou encore la cité-jardin de Bournville (Birmingham), construite par George Cadbury (chocolat). En France, les plus importantes cité-ouvrières sont liées aux filatures (Mulhouse)
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Le Grand Hornu, 1816-1831
Bruno Renard, architecte et Henri de Gorge, industriel
Intervenant : Ronan Kerdreux
Image sur le site http://penelopeturner.com consulté en décembre 2011
Le Grand Hornu n’est pas à proprement parler une utopie, c’est d’abord une cité ouvrière « idéale » construite pour retenir les mineurs des charbonnages, une population ouvrière souvent « volatile ».
Situé en Belgique, dans la région du Hainaut, Wallonie, il est construit entre 1816 et 1831, sous l’impulsion d’un industriel, Henri de Gorge. Deux architectes : François Obin, d’abord, puis Bruno Renard, ancien élève de Charles Percier et Pierre Fontaine, les deux architectes auteurs du style Empire et sans doute connaisseur de l’oeuvre de Claude Nicolas Ledoux, l’auteur des Salines d’Arc-et-Sénan.
L’activité minière cesse en 1954, la province du Hainaut lance une grande réhabilitation (à vrai dire initiée depuis quelques temps par un architecte devenu propriétaire du site, Henri Guchez). Une extension (MAC’s) est réalisée par Pierre Hebbelinck.
Voir plus de détails sur www.grand-hornu.be
Une fois qu’on a sacrifié à ces quelques éléments historiques, il reste à dire que le lieu est splendide, la réhabilitation superbe et l’extension particulièrement réussie. L’endroit est magique, à tous les points de vue, avec quelques sculptures dans la partie arrière et à gauche en entrant (Giuseppe Penone en particulier).
Il illustre bien cette période où les propriétaires industriels tentent de « gérer » leur main-d’œuvre ouvrière, évitant revendications sociales, démissions, grèves en proposant à la fois travail et habitation. Il est évidemment plus difficile de se révolter lorsqu’on perd en même temps le logement de sa famille ! Tout ceci n’a pas vraiment été efficace dans le cas du Grand Hornu puisque le fondateur propriétaire, Henri de Gorge, doit se barricader pour échapper au lynchage en 1830 par ses ouvriers.
Dans ces ensembles d’habitations ouvrières se mêlent un réel paternalisme, des hygiénistes, des moralisateurs (pendant que les ouvriers font leur jardins, il ne sont pas au bistrot en train de fomenter des révoltes syndicales)… Je sais tout ceci, et pourtant je reste fasciné par ces ensembles urbains, cohérents, que je retrouve régulièrement dans mes sorties (salines de Giraud, anciens logements ouvriers à Cran-Gevrier, aujourd’hui détruits par le projet de nouveau centre-ville, et les autres sites mentionnés ci-après).


Images Ronan Kerdreux
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Saline Royale d’Arc-et-Sénans, 1775-1779, Doubs, France
Claude-Nicolas Ledoux architecte
Intervenant : Ronan Kerdreux
Image sur le site wikipedia.org consulté en janvier 2012, auteur Rolf Süssbrich, juillet 2007
Copyright photo SimonDaval.fr & www.LifeInPics.fr, autorisation de l’auteur de janvier 2012, avec tous mes remerciements.
Première chose, le sel était au XVIIIème siècle une matière première particulièrement importante (conservation des viandes), protégé par des gardes (impôt la gabelle) et en partie extraite du sol via l’évaporation d’eaux de puits salées. Les installations ont été implantées dans le Doubs, pour des raisons de sous-sol (sel gemme), de forêts à proximité (bois pour faire chauffer la saumure) et de géographie (proximité de moyens de transports, de la Suisse gros importateur, de canaux pour relier la Méditerranée…).
La construction de la saline d’Arc-et-Senans regroupe en un même lieu l’ensemble des édifices nécessaires à cette activité, y compris les bâtiments des gardes, la maison du directeur, en un demi-cercle de 370 m de diamètre environ.
Claude Nicolas Ledoux (1736-1806) est un architecte néo-classique reconnu de l’ancien régime, qui trouve dans le projet de la saline l’occasion de développer des « conceptions innovantes d’un urbanisme et d’une architecture destinés à rendre la société meilleure, d’une Cité idéale chargée de symboles et de significations ». Je pense qu’on peut rapprocher ses projets de ceux de Étienne-Louis Boullée (Cénotaphe de Newton) comme l’un des précurseurs des utopistes.
On considère que Claude Nicolas Ledoux est « l’inventeur » d’un ordre architectonique résumé dans des colonnes avec une alternance de moellons de plan cylindrique et de moellons de plan carré.
La maison du directeur, photographie de Jean-Christophe Benoist, Photo sur le site wikipedia.org consulté en décembre 2011
La saline aurait dû être complétée du développement de la ville ouvrière destinée à la main-d’œuvre, qui aurait semble-t-il fermé le demi-cercle existant.
Les bâtiments ont subis de nombreux désordres, pillages, « foudroyages », occupation d’une batterie de Dca pendant la seconde guerre mondiale et certains ont totalement disparus, avant que ne soit entreprise toute restauration. En particulier, un bâtiment de graduation, détruit en 1920, qui avait pour objectif à l’époque d’augmenter la concentration en sel de la saumure par évaporation.
Gravure sur le site wikipedia.org consulté en décembre 2011, »Le bâtiment de graduation » Planche 9 de « L’architecture considérée sous le rapport de l’art, des mœurs et de la législation », Paris, 1804
Plan de la Saline, 1774, Claude Nicolas Ledoux. Gravure sur le site wikipedia.org consulté en décembre 2011
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Familistère de Guise, 1859 (ou 58)-1883
Jean-Baptiste André Godin, initiateur et industriel
Victor Calland, architecte
Intervenant : Ronan Kerdreux
Image sur le site www.seda-aisne.fr consulté en janvier 2012
Jean-Baptiste Godin est un ouvrier qui devient industriel en développant un système de poêles en fonte, plus performants que les précédents en taule. Il porte un vif intérêt aux théories de Charles Fourier, jusqu’à investir dans son projet de cité idéal au Texas, projet qui se termine par un échec.
L’installation de ses usines à Guise s’accompagne de la réalisation d’un ensemble d’habitations collectives pour les ouvriers, JB Godin considérant que la coopération permet d’obtenir pour les ouvriers « l’équivalent richesse » que les bourgeois obtiennent par l’argent. Cet « équivalent richesse » représente pour l’essentiel les conditions de vie hygiénistes tels que luminosité des appartement, circulation de l’air, accès à l’eau potable… complétées d’équipement collectifs tels que buanderie, douches, piscine, école, théâtre…
Deux points particuliers : les appartements ouvrent sur des coursives, et par delà sur une cour centrale; lieu de rencontre, de discussion et également de vision réciproque sur les appartements, JB Godin considérant que l’émulation entre ouvriers est plus efficace que le contrôle, voire vise à rendre inutile tout élément policier ; son objectif est à terme de rendre caduque la notion de patronat et son rapport aux monde ouvrier, supprimer les salaires et créer ainsi une société égalitaire et sans contrôle nécessaire.
Une « Association du Capital et du Travail » est créée, répartissant les bénéfices de la société dans des œuvres de protection sociale ou de retraites pour les ouvriers, puis les bénéfices restant entre les ouvriers eux-mêmes sous forme d’actions qui les rend progressivement propriétaires de leur entreprise. Cet aspect du projet est combattu à la fois par les « conservateurs » et par la gauche marxiste qui voit là un élément de paternalisme propre à empêcher la révolte ouvrière.
La cour intérieure du bâtiment central, Image sur le site wikipedia.org, annotée auteur Velvet, avril 2010.
Gravure montrant l’implantation des usines sur une rive de la rivière et celle du familistère sur l’autre rive. Image sur le site wikipedia.org, annotée XIXème siècle, J.B.A.Godin: Solutions sociales, reprint: Le Familistère Godin à Guise.
Jean-Baptiste Godin crée en 1854 une annexe du Familistère en Belgique, à Laeken (Bruxelles). La société compte jusqu’à 263 ouvriers. L’immeuble est revendu en 1968 (date de la fermeture de la société Godin) pour devenir un immeuble de bureaux puis de logements. Son adresse est quai des Usines n°155-157 à 1020 Bruxelles. Ceci est tout proche du projet Tour et Taxis, lui aussi réhabilitation d’une ancienne manufacture, donnant sur le canal de Willebroeck…
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Voir sur l’architecture industrielle l’ouvrage :
Architectures et paysages industriels : l’invention d’un patrimoine de Jean-François Belhoste et Paul Smith La Martinière, 271 pp., 65 €
et l’article suivant (journal Libération) :
« Une mine d’usines »
16 janvier 2013 à 22:06 (Mis à jour: 18 janvier 2013 à 10:28) Par EDOUARD LAUNET
« De la saline du Jura à la centrale nucléaire de Chinon, en passant par l’île Seguin, un ouvrage met en lumière six siècles de patrimoine industriel en France. »
http://next.liberation.fr/design/2013/01/16/une-mine-d-usines_874538

