L’objet, c’est le geste. De Catharine Beecher à Franck Gilbreth.

Alexandra Midal, dans Design, Introduction à l’histoire d’une discipline, décale la vision strictement européenne de Pevsner, et démontre ce faisant la multitude et la quasi-simultanéité des sources possibles, en introduisant le travail de Catharine Beecher dans l’histoire des origines du design.

Aux États-Unis, Chicago et ses environs abritent le coeur de la révolution industrielle américaine : la révolution machinique se répercute sur la vie des habitants : les principes du Taylorisme (organisation scientifique du travail pour rendement maximum – ne se réduit pas au travail à la chaîne qui existait bien avant) s’appliquent à la sphère domestique.
C’est dans ce contexte que Catharine Beecher (1800-1878), invente « l’économie domestique ». L’usine et ses principes fonctionnels devient le nouveau modèle de la maison moderne qui annonce les principes du fonctionnalisme.

Elle diffuse ses idées par la publication d’ouvrages populaires initiée en 1940 par son Treatise on Domestic Economy.
Si sa démarche peut être considérée comme strictement utilitaire et relevant « d’une efficacité prônée par une logique machinique et capitaliste en plein essor » (Midal, p.26), A. Midal affirme qu’elle s’ancre davantage dans des considérations politiques : celles d’un engagement féministe et abolitionniste.

« À partir de l’organisation fonctionnelle du travail dans les usines, Beecher applique des principes scientifiques qui permettent à la ménagère d’économiser du temps et de s’épargner une fatigue inutile. Par exemple, elle invente la surface de préparation des aliments ou « plan de travail », qui permet de réunir sur une seule surface horizontale tout ce qui doit être découpé, émincé, taillé, etc., afin que cette étape de la préparation puisse être coordonnée et simplifiée sans que la cuisinière n’ait à se déplacer inutilement. Ce parti-pris annonce les lois du fonctionnalisme qui s’impose rapidement. »

« …Beecher envisage la maison comme un lieu automatisé qui peut se passer de domestiques ; raison pour laquelle la plomberie et les équipements technologiques jouent un rôle de première importance, et ce, non pas dans le droit fil de l’efficacité prônée par la logique machiniste et capitaliste en plein essor, mais parce qu’elle devrait pouvoir convaincre de la viabilité de l’abolition de l’esclavage dont elle anticipe les répercussions sur le travail des femmes (…). »

Alexandra Midal, Design. Introduction à l’histoire d’une discipline, 2009, p. 24 et 26.

Les idées de Beecher sont développées par Christine Fredericks (1883-1970), collaboratrice à la revue « The Designer » et professeur de sciences ménagères.
Elle publie en 1913 The New Houkeeping : Efficiency Studies in Home Management, « ouvrage dans lequel elle dégage le principes permettant d’accroître la productivité de la maison comme s’il s’agissait d’une usine » (Midal, p. 27) et dans lequel on trouve les premiers diagramme qui comparent une cuisines traitée ou non selon ses principes.

Mais le travail de Christine Fredericks, s’il prolonge et donne une forme aux écrits de Beecher, ne s’inscrit pas dans leur logique abolitionniste, ni même dans celle de l’émancipation féminine.  Au delà du fait qu’elle soit une femme et de la stricte application de principes rationnels au domaine de la maison, son travail trouve grâce aux yeux d’Alexandra Midal pour un autre type d’engagement de type économique : celui du « gaspillage créatif », sorte d’exhortation consumériste à remplacer régulièrement les objets, qui initie précocement les rapports tumultueux entre design et capitalisme.
Pour finir, Alexandra Midal place dans la suite de cette lignée les travaux de Lilian (1878-1972) et Frank Gilbreth (1868-1924). Le couple se consacre à l’étude des gestes que les ouvriers accomplissent régulièrement sur leur lieu de travail afin d’améliorer leur rendement. Si on peut y voir une forme de contrôle des corps au service de la productivité capitaliste (homme=objet) leurs intentions différaient profondément de celle de Taylor et étaient davantage mue par une foi sincère dans le progrès et par une volonté d’améliorer les conditions de travail de chacun, d’alléger la pénibilité, de réduire les efforts inutiles que par une recherche à tout prix de la productivité. Les Gilbreth écrivent des livres (notamment Fatigue Study, the Elimination of Humanity’s Grestest Unnecessary Waste ; a First Step in Motion Study, 1916), dans lesquels ils rendent compte de systèmes, mais conçoivent aussi du mobilier et des instruments ergonomiques.

Ci dessous une compilation des nombreux films que tournait Franck Gilbreth pour l’aider dans son travail d’observation et d’analyse, ou comme témoins des résultats obtenus.

 

BIBLIOGRAPHIE

Alexandra Midal, Design, Introduction à l’histoire d’une discipline, Pocket, 2009.
Nikolaus Pevsner, Les sources de l’architecture moderne et du design, Thames & Hudson, 2013.
Catharine Beecher, Treatise on Domestic Economy, 1846.
Catharine Beecher, The American Woman’s home, 1869.

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