La force de l’influence anglaise…

« La force de l’influence anglaise sur le continent durant ces années est évidente mais ses directions contradictoires demandent quelques commentaires. Tout avait commencé avec Morris et l’Arts and Crafts, mouvement qui exprimait un intérêt pour l’artisanat, les objets d’usage courant, la modestie et le confort de la maison bourgeoise, contre la surcharge victorieuse et la pompe des bâtiments publics et des demeures luxueuses. Ensuite, la Kelmscott Press de Morris ouvrit une voie esthétique, mais cette fois dans l’art du livre, qui fut poursuivie par Mackmurdo puis par Beardsley – voir qui mena l’Art nouveau jusqu’à la frivolité. Voysey représentait la raison, le confort domestique et la joliesse dans l’ameublement ; Ashbee et Baillie Scott également, mais d’une manière plus chargée. Seul Mackintosh pouvait être cité à la fois par la défense et par l’accusation au procès de l’Art nouveau. Dans un essai publié en 1901*, Olbrich défend l’Art nouveau contre les tendances de l’Angleterre, célèbre l’artisan imaginatif qui veut exprimer, par l’art décoratif, plus qu’une simple fonction utilitaire et les forces « qui créent, dans la généreuse plénitude de leur génie inventif, des centaines de formes et de visions nouvelles, chacune portant en elle les germes de nouvelles possibilités… Tout comme il n’est pas donné à l’anglais d’exprimer une profusion de sentiments telle que l’âme allemande l’a exprimée dans la variété inouïe de sa musique, l’esprit anglais ne peut s’exprimer dans l’ornementation et l’architecture avec force, violence, dynamisme ou fantaisie. » Mais d’autres, quelques années plus tôt, avaient justement admiré l’Angleterre pour ces mêmes limites. C’est ce que voulait dire Edmond de Goncourt en 1896, lorsqu’il appela le nouveau style le Style Yachting. C’est pourquoi, la même année, Pan, la luxueuse revue d’art et de décoration qui venait de paraître en Allemagne, publia un article sur « l’art anglais dans la maison » ; c’est pourquoi Adolf Loos dit : « le centre de la civilisation européenne est à présent à Londres »*, c’est pourquoi la Chambre de commerce de Prusse envoya Hermann Muthesius en Angleterre pour étudier, plusieurs années durant, l’architecture et la décoration anglaise.»

* Steckmassig oder phantasievoll, cité d’après H. Seling et d’autres : jugendstil, Heidelberg et Munich, 1959, p. 417-418.
* Ins. Leere Gesprochen, 1897-1900, Innsbruck, 1932, p. 18.

Extrait de Nikolaus Pevsner, Les sources de l’architecture moderne et du design, Thames and Hudson, 1993, p. 143-144