Frédéric Siegel, Vivre dans une favela,

Armé d’un gros sac poubelle contenant tous mes bagages, j’attends en plein soleil sur les pierres grises et blanches des abords de la plage d’Ipanema, un mini-bus d’une douzaine de places. Au milieu du trafic, j’entends enfin les hurlements du rabatteur qui répète les noms des quartiers de passage et je fais signe de vouloir monter. A peine assis je paye le rabatteur qui, même si il n’est pas pressé, garde un oeil « comptable » sur tous les clients. Le bus traverse le quartier de Leblon puis arrive sur l’avenue Oscar Niemeyer et bientôt je vois apparaître la grande façade du Sheraton Hotel, signe que je ne suis plus très loin de ma destination. Au fond de moi je souris de nervosité et le temps d’y penser, je suis descendu à l’arrêt. Le jeune occidental que je suis se retrouve seul au milieu de la foule qui rentre et sort de la favela de Vidigal. Interpellé par un moto-taxi de passage, je balbutie le nom de la rue et grimpe rapidement sur le deux roues. Le long du chemin, je tente de mémoriser le trajet, ce qui me permet d’oublier la conduite plus que dangereuse du conducteur. C’est la fin de la course, c’est ici, au sommet de la favela, dans cet environnement aussi pesant qu’intriguant que je vais travailler, manger, dormir, vivre pendant deux mois.

Vue de la terrasse, Vidigal. 2010. (a gauche : la plage d’Ipanema et derrière le « Pain de Sucre »)

Le phénomène « favela » est très difficile à décrire. Il découle de réactions tardives des autorités compétentes face à l’immigration économique massive qui touche le Brésil. Mais sa pérennité provient d’une suite de causes et de conséquences dans des domaines différents, qu’ils soient économiques, sociaux, politiques, urbanistiques et architecturaux. Le grand malheur de la Favela et de ses occupants « fût » une ignorance totale à leur égard, même si c’est de moins en moins vrai aujourd’hui au vu de l’importance communautaire et du pouvoir politique qu’elle représente. Les favelas traînent une réputation qui manque de plus en plus de fondement. Maintenant que des actions de sécurisation sont lancées, ces petites « villes dans la ville » ne peuvent être ignorées. Le « problème » de développement proliférant des favelas n’est tout de même pas résolu. Mais au vu de son importance dans le paysage urbain, ne serait-il pas pertinent de continuer à contrôler et aménager ce type de réponse plutôt que de détruire pour reloger dans des habitats préconçus et inadaptés?

L »analyse dont est tiré ce texte concerne les favelas déjà bien implantées dans le paysage urbain. Il est entendu qu’il existe de très jeunes favelas, aux habitants très pauvres et aux constructions beaucoup plus sommaires, qui s’implantent tous les jours illégalement.

Détail de la favela de Vidigal. 2010.

Le nom « favela » est utilisé à partir de 1897. Lorsque les soldats de la Guerre de Canudos rentrèrent à Rio de Janeiro, ils installèrent leurs familles sur le Morro da Providencia dans le centre de la ville et donnèrent le nom de « favela » en souvenir du « Morro da Favela » (et de l’arbre à fèves du même nom) sur lequel ils séjournèrent pendant la guerre.

Aujourd’hui le mot favela est considéré par les « favelados » (habitants des favelas) comme un synonyme péjoratif de « Morro » (colline). Mais avant toute chose il définit un type de quartier urbain.
C’est en effet l’intégration en milieu urbain, de ces habitations auto-construites qui les rendent si singulières. A travers le temps, ce qui n’était qu’abris de bois, tôles et feuilles de palmiers, évolue, pour devenir de véritables habitations faites de briques en terre cuite (« tijolo ») et de béton armé. La qualité de ces habitations peut même selon le temps et les propriétaires notablement s’améliorer. Une favela est constamment en mouvement du fait de sa réhabilitation perpétuelle. Pour établir une base solide à la construction, la structure en béton armé est sans cesse sur-dimensionnée et sert souvent de pilotis sous lesquels on place des gravats pour consolider la base du rez-de chaussée. L’adaptation à l’environnement rocheux des collines et le besoin évident d’un maximum de sécurité forcent les habitants à mettre en commun la structure de leurs constructions et s’adaptent au peu d’espace qui leur est imparti. Au dessus, de nouvelles pièces sont ajoutées sur les « laje » (dalle de béton servant de toit terrasse à chaque nouvel étage -le mot est spécifiquement utilisé dans la favela-). Cette dalle de béton à une importance cruciale dans le développement de la favela. Au milieu du siècle dernier les premières habitations « en dur » font leurs apparitions et permettent de doubler la surface au sol d’une habitation en y ajoutant un deuxième étage. Ainsi ce nouvel espace de vie permettra l’accueil de familles éloignées ou dans certains cas la revente à de nouveaux propriétaires. La spéculation foncière est très intense aujourd’hui et les appartements se louent et s’achètent à des prix déraisonnables au vu de la prestation.
Cette même dalle peut aussi servir d’espace de stockage, pour les citernes bleues palliant les pénuries d’eau, et pour tous les matériaux non utilisés, qui pourraient dans un futur proche, permettre l’expansion de la zone habitable. Mais au delà de toutes ces possibilités constructives, c’est avant tout un lieu d’échange communautaire, très important dans un environnement dépourvu d’espaces publiques, où les enfants jouent au cerf-volant toute la journée remplacés le soir par les « churrascos » (barbecues) des parents.
Les installations électriques sont pour la plupart pirates et les derniers arrivés se branchent directement dessus sans autorisation. Les escaliers, trottoirs et voies d’évacuations des eaux sont construites tant bien que mal par les habitants. Sur les voies importantes, le ramassage des ordures est géré par la municipalité.

A gauche : stockage sur la laje, au centre : structure de béton d’une construction,
à droite : construction d’un nouvel étage par un père et sa jeune fille.

La pression démographique est si intense qu ‘elle pousse les nouveaux arrivants à s’installer dans des zones à risques, historiquement laissées vacantes telles que les lignes de descente des eaux ou les zones rocheuses ne permettant pas de fondations solides. Chaque année, pendant les périodes de pluies tropicales intenses, des éboulements de terrains entraînent la destruction des constructions et la mort de leurs habitants. A Rio de Janeiro, les constructions grignotent au fil des décennies la forêt de Tijuca (protégée par des gardes forestiers), qui reste la plus grande forêt urbaine au monde. La scission entre les quartiers « aisés » et les favelas est si nette que les favelados se distinguent d’eux mêmes des gens vivant « sur l’asphalte ».
La densité d’habitations a une influence énorme sur la qualité de vie dans la favela. La pollution sonore est accrue, surtout le week-end lors des bals funk organisés par la jeune génération, mais l’aspect communautaire, accentué, permet entraide et tolérance dans le voisinage. L’organisation sociale est telle que l’on trouve tous les corps de métier et de nombreuses structures culturelles (théâtres, clubs de sports, danses, musiques…) ou communautaires (maisons associatives, lieux de culte). Certaines favelas possèdent supermarché(s), boutiques et services identiques aux quartiers plus aisés mais l’influence consumériste se fait moins ressentir du fait de l’économie des favelados, qui privilégient par exemple le secteur des services à la personne.
On peut le constater sur certaines terrasses de propriétaires, au clair de lune, pour les churrascos. Les morceaux de viandes et bouteilles de bières s’enchainent sous les cris et les rires des convives et soudain, sorti de l’ombre, et se dirigeant vers la table, un homme vient changer les caisses de bouteilles de bière vides bues tout au long de la soirée. Il ne parle pas, sait où sont situées les contenants et les remplace par du contenu, puis repart sans aucune transaction. Au brésil c’est un métier, tout comme ramasser les canettes en métal sur les plages en plein soleil, pour les revendre au kilo. C’est un pays émergent qui possède de nombreuses richesses naturelles et culturelles mais qui a encore de gros progrès à faire en matière d’économie nationale et de chômage.

Marseille, décembre 2010.

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